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Pour mon journalisme libre – une histoire de positionnement situé

Vers 13 ans, soit vers l’an 2007, ma tante Dominique m’a offert un livre dont j’ai oublié le nom. Ce livre, écrit à la première personne, racontait l’histoire et les anecdotes de voyage d’un journaliste reporter ayant documenté les grands conflits armés entre la Bosnie, l’Afghanistan et l’Irak des années 80 aux années 2000 en tant que correspondant chez France Télévision pour la majorité de sa carrière. Cet ouvrage, cette voix, la réalité de ce métier-là ont suffi à ancrer l’envie de devenir moi-même journaliste, et ce du fond des trippes.

En d’autres mots, ce livre a fait naître en moi une vocation qui planaît déjà en parallèle de ma passion précoce pour l’écrire, c’était là écrit entre les pages du livre, moi aussi je ferais comme lui, j’irais sur le terrain avec micro et papier pour faire parler les gens de leur vies, de leurs peurs, leurs doutes et leurs joies. Depuis ce jour, je n’ai jamais cessé de vouloir en être, non sans avoir promis à mes parents de ne jamais me déplacer en terrain de guerre pour excercer ce métier. Je crois que de toutes les promesses faites à mes parents, celle-ci est la plus profondément ancré, parce que je promettais cela, je me promettais à moi-même le journalisme.

Ayant terminé l’ouvrage, j’ai prestement annoncé à mes parents ma décision de devenir journaliste, avec l’aplomb de la femme en moi, déjà, grandissante. Les années qui ont suivi cette illumination, au travers du lycée puis de l’université, je me suis nourrie de connaissances afin de pouvoir, si la vie me le permettait, pouvoir un jour pratiquer ce métier qui me semblait être l’interaction parfaite entre l’écriture, ma curiosité du monde et ma conscience politique. Au moment de choisir mes études supérieures, après un bac orienté sciences éco et une spécialité anglais, j’ai choisi de ratisser large en me donnant de la liberté ; je me suis donc aventurée dans cinq ans d’études en communication, me disant que je verrais plus tard.

Assez jeune j’ai compris qu’il y avait plusieurs sortes de journalismes, plusieurs manière de faire, de dire, d’écrire, d’informer. La première règle qu’il me parut important d’intégrer était celle du what, who, when, why, how. Les cinq questions en W. Puis, à l’université, j’eus l’occasion d’en apprendre plus sur l’histoire du journalisme, sur ses racines, profondément partisanes – à la base – puis l’aplanissement des voix des journalistes pour mener à ce qui aujourd’hui est connu comme le journalisme dit « objectif » ou celui qui relaterait de façon neutre les faits, l’actualité, les mouvements du monde. Lorsque est venu le temps pour moi de décider ce que je ferais de mes connaissances et de mes envies d’écrire sur des sujets complexes, j’ai choisi de persévérer dans les sciences humaines théoriques. Par ce choix, je ne savais pas encore que je m’éloignais de mes chances d’être jamais reconnue par la profession sans un diplôme de journaliste en poche. En 2016, après cinq ans d’études terminées et une admission en doctorat en poche, je fus confrontée à mes désirs, à mon d’avenir à ce moment-là prenant la forme de deux chemins : la recherche académique ou le journalisme, à ma manière.

Après quelques semaines de questionnements profonds, j’ai décidé de sauter dans le vide et de choisir le journalisme. Depuis plusieurs années déjà je pratiquais pour les autres, rédigeant articles, chroniques et autres textes surtout autour des arts et de la sexualité, résolument féministe, queer et pop.  Avoir décidé de m’engager envers mon désir de devenir une journaliste libre, écrivant ce que je veux à mon rythme et selon mes normes personnelles est la meilleure décision prise cette année-là.

C’est ainsi que Peach Journal est né, cette plateforme sur laquelle vous lisez ce texte. Ce projet s’est dessiné dans ma tête longuement, lentement, prenant des courbes, des virages serrés parfois dans les choix de sujets traités. J’ai aiguisé ma plume mais surtout j’ai acéré mon éthique personnelle et enrichi mes connaissances dans le domaine du journalisme et surtout dans la manière de le faire en assumant mon positionnement politique et ma sensibilité justifiant les choix éditoriaux.

En quatre ans d’activité sous le domaine peachjournal.com, j’ai publié 180 articles, publié les textes d’artistes que j’admire et organisé des évènements rassemblant artistes et lecteurices autour d’une vision commune : l’art comme moyen d’action d’expression intime et politique, les idées comme plateau sur lequel mesure les équilibres et déséquilibres du monde.

Via Peach, cet alter-égo ouvert et expérimentateur, j’ai tenté de mettre en pratique des méthodes journalistiques diverses tout en exploitant le matériel informationnel sur différents formats. Articles, interviews, chronique, opinion, poésie, prose, podcast -j’ai fait ce que je voulais et le travail fut accueillie avec enthousiasme tout au long de ces années de travail sur terrain.

Le terrain, c’est ça au départ qui m’a happé, cette cape qu’est celle du journalisme, qui protège et qui ouvre en même temps. Par l’image aussi, par la photographie j’ai compris ce que pouvait signifier la notion d’angle, un espace déterminer pour parler, tout simplement. C’est par la notion d’angle que je suis parvenue à exercer mieux, sans plus la peur de me perdre dans les textes, rester là – concentrée – dans la manière d’approcher les êtres, les faits, mais avant, la vie.

Être journaliste pour moi n’est pas séparable de mon état d’être femme – c’est par cet œil là que je vois les choses, que je les comprends – même si je peux comprendre les autres points de vue – par cet œil là que je les analyse.  Les faits, sans regards, ne sont que des données. Sans contexte, sans la lumière orientée sur endroit précis, sans question posée pour enclencher la réflexion, alors le fait demeure vide. Dans l’écriture des faits, selon moi, il est question de créer pour les lecteurices des possibilités pour entrer dans ce qui se dit, de rendre le mouvement visible, ne pas le nier. Le journalisme que nous rencontrons dans les médias de masse – y compris la presse papier – est significatif du mensonge que constitue en tant que tel l’objectivité journalistique, à cause notamment du traitement de l’information en flux tendu soumis à des ordres éditoriaux précis et à des dynamiques économiques liées à la consommation de médias et de certains contenus.

Pour revenir à mon point, je souhaite ajouter que le journalisme engagé, parfois militant – comme l’eut été Peach Journal pendant ses quatre ans d’existence- a toujours existé. Pendant la guerre de sécession aux Etats-Unis, les reporters faisait partie des factions militaires et relayaient au public – et ce dans les deux camps – les nouvelles du jour, les combats, les discussions politiques. Les dessins de presse se développèrent à cette époque, plantant par là-même le journalisme d’investigation dont certains journaux américains (comme le Washington Post) sont encore des emblèmes aujourd’hui.

En France aussi le journalisme de qualité est une tradition, notre pays a connu à plusieurs périodes des grands moments de célébration du journalisme engagé car grâce à lui, les démocraties se soignent, impliquant autant les fait que les citoyen.ne.s, informés donc armés pour naviguer les divers sous-systèmes capitalistes. En France, aujourd’hui, être journaliste engagé veut presque toujours vouloir dire être au chômage ou free-lance ou indépendante comme moi.

D’une part parce qu’il n’y a pas beaucoup de places dans les rédactions et d’autre part à cause de la grande difficulté des publications indépendantes à payer les journalistes, il faut se battre pour faire ce métier.

C’est maintenant que je vais vous parler de ma lutte, des réalités confrontées sur le terrain qui me pousse à reculer un peu de ce métier qui m’a brulé la peau.  Plus tôt je vous parlais du terrain. Pour moi, le terrain ça voulait le contact, l’observation, le monde, être en lui, totalement immergée. L’écriture viendrais plus tard, j’ai tout appris sur le terrain dans les conversations avec les personnes concernées sur une diversité d’enjeux.

J’ai réalisé mon premier reportage seule en tant que journaliste indépendante aux Mexique, en 2018, à 24 ans. Mon but était de comprendre la réalité des femmes au Mexique, et plus précisément autour des violences subies par une grande parties des femmes mexicaines, pays dans lequel un patriarcat violent, religieux et soutenu par l’Etat tue les femmes et les personnes LGBTQIA+ au quotidien. Là-bas, j’ai rencontré des femmes, des hommes, des journalistes, des militantes, des leaders de communautés, des artistes, des hommes, des hommes, des amies, des policiers, des putes –

Deux semaines, je suis revenue les carnets plein de notes, des images et des questions : comment faire ce journalisme-là, qui met des épines dans mon cœur ? comment écrire les histoires de ces femmes sans les transformer, sans les déguiser ? Comment ne pas craquer ?

Ces questionnements-là m’ont suivi à mon retour de voyage et m’ont fait réfléchir à ma légitimité à écrire sur les témoignages, ou les publier, comment ne pas trahir la réalité. C’est alors que la question de l’affect dans le journalisme se pose. Au-delà de l’identité des journalistes, il y a aussi nos ressentis, les choses qui accrochent oreilles, les citations que nous conservons pour illustrer les articles, les sources que nous utilisons, les mots que nous choisissons, l’ordre des idées énoncées, l’éclairage des faits, les conclusions – tout cela est contrôlé par le ou la journaliste, parfois policé par des politiques éditoriales et/ou idéologiques de censure ou de propagande.

D’autres diront que les femmes d’office, sont plus touchées par l’affect et donc de moins bonnes journalistes. Si ce stéréotype est daté, il reste vrai et pourrait aisément être confirmé par de nombreuses journalistes qui subissent le sexisme au travail. Envers et contre tout, les femmes sont journalistes tout court, il y a en a des excellentes, des moyennes et de celles que le patriarcat a avalé qui battent le mat sur leurs soeurs et tout ce qui marche pas avec leurs visions essentialistes des genre, des sexualités et des idées.

 Par ailleurs, et comme le décrit si bien Alice Coffin dans le génie lesbien, pour écrire sur les enjeux LGBTqia+, mieux vaut ne pas être gouine, trans ou pd, on nous accuserais de conflit d’intérêt. Dans son livre, Alice Coffin décortique les stratégies d’évitement opérées par les médias de masse quant à l’interprétation des discours actuels autour des enjeux de droits humains allant de l’anti-racisme à la reconnaissance des transféminismes et des discours contre l’écocide.

Les débats autour du « wokisme » sont terriblements infertiles et participent à l’intrumentalisation des luttes pour nourrir des discussions politiques en tant de campagne présidentielle – discussion visant à discréditer l’un et l’autre camp, éternel combat de coq, tout en noyant le poisson– que sont les idées révolutionnaires à leurs yeux – et prenant la lumière sur eux. Mettre ce sujet en une d’une revue ou d’un journal équivaut à mettre le voile sur tout le reste – on ne parle plus du reste du monde, on cherche ailleurs un endroit à combler pour ne surtout pas laisser à ceux et celles qui lisent et qui écoutent le loisir de centrer ou décentrer leur regard pour se faire une opinion.

Les médias (en particulier télévisuels et webmedia) qui prennent part à ce jeu là sont aussi les médias vers lesquels se dirigent les membres de nos sociétés les plus précaires et reçoivent une information calibrée pour elleux, distribuée en extraits vidéos sur les réseaux sociaux, exige un temps de consommation rythmée, des sujets de quelques minutes seulement, répétés en boucle et puis des débats politiques sempiternels qui se ressemblent tous depuis 20 ans. En bref, il y a une catégorie de médias – mais plusieurs formes d’information – qui produit du contenu de propagande, légalement, en faveur non pas d’un ou une candidat.e à la présidentielle, mais à une manière de discuter du monde complètement déconnectée des évolutions théoriques et pratiques des journalismes.

Pour autant, malgré la méfiance autour du métier même de journaliste – comme si nous étions des ennemis du peuple – je remarque l’arrivée de plus en plus de jeunes journalistes indépendant.es ou free-lance ou nomade qui font changer les codes. Il y a Rokhaya Diallo et Grace Ly, toutes deux exemples de la richesse qu’un positionnement situé, assumé et nécessaire dans la compréhension du monde, toutes deux embarquant avec elles une génération de journalistes qui ne se taisent pas de ce qu’iels voient, que ce soit à l’étranger ou dans un autre pays.

Parler de féminisme quand on est journaliste c’est forcément prendre parti, je ne peux pas le dire autrement. Oui, évidemment, je suis   du côté des femmes, du côté  ou nous saignons moins mais nous avons des envies de vengeance. Alors, en tant que militante, j’écris, je pose mes mots pour raconter des réalités encore trop ignorées, je tente de faire le tri dans ce qui peut être dit ou compris sans dépasser les limites de la conviction qui ne saurait amener rien de bon.

Mon but, dans l’explication de ce lieu d’où je viens et de qui-je-suis, est important à mes yeux pour délivrer des choses que j’estime vraies. Ce n’est que par la création de ce lien de confiance que je suis prête à publier. Je n’attends rien des lecteurices, sauf, leur attention. Il n’est pas question ici de faire l’apologie de quoi que ce soit mais de montrer, à ma mesure, que le journalisme dit « subjectif » à sa place partout. Il est un journalisme de proximité, une pratique démocratique de la parole demandée puis délivrée dans des espaces censées être ouverts à la critique et au débat.

Je donne toujours cette image de l’agora pour parler de comment je me rappelle avoir saisi la notion de démocratie jeune. Idéalement, dans un espace circulaire, les escaliers descendant et que chacun.e puisse venir se placer au centre. Puis, pour parler du journalisme et de son rôle de garde-fou dans la société, je fais appel au panoptique selon Foucault, cette tour de contrôle imparable sur laquelle il ne faut pas un.e mais plusieurs garde pour faire corps face à la violence autour, la colère, les évènements, les phénomènes dont les journalistes sont témoins consentants.

Aujourd’hui, à cause de trop de violences vécues et entendues, je dois faire une pause de journalisme et prendre le temps de réfléchir à comment je veux le définir, le vivre, le partager. C’est une profession magnifique mais difficile, qui prend le corps souvent, l’esprit, et le cœur. A vous qui me lisez, j’espère que ce texte vous aura permis de réfléchir à votre propre manière de voir ce métier, la place que l’information prend dans vos vies tout comme le rôle que vous donnez aux journalistes dans votre regard sur vous-même et les autres.

Cordialement,

Alizée Pichot

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