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Coups de coeur Mixed media

Festival Comme nous brulons 2021 : ouvrir des portes aux demains de nos arts queers, féministes, en marge.

Sous le soleil brulant de juin, les queer de France s’agitent. Entre les tables, les bières et les beats infranchissables, quelque chose se passe. Entre les cranes rasés, les mèches décolorées et les peaux tatouées, des secrets se construisent et des espoirs naissent.

La moitié de l’espace est sous l’ombre, nous attendons que la musique reprenne. Les voix se chevauchent et les regards se croisent, nous savons.

Près de moi, des femmes aux lèvres peintes en bleues et vêtues de robes fleuries parlent doucement.

Qui évoque ce que j’appelle une révolution ?

Qui y croit et qui s’en extrait ?

Les couleurs, les mots, les livres sont ceux dont nous parlerons avec nostalgie dans vingt ans lorsque les hommes que nous pointons du doigt auront tout détruit. La foule que nous sommes est une armée, une équipe aux bras chargés de peine et d’une force née pour perturber l’ordre public. Nos poils, nos voix qui divergent, nos sexualités, politiques et sanglantes existent pour ne pas se taire, pour faire trembler Paris de nos plaisirs hagards, de nos râles poussés dans les nuits bientôt trop chaudes pour s’endormir.

Ici, les femmes ne ressemblent plus à des femmes et les hommes apparaissent enfin tels qu’ils sont, non plus une menace mais la promesse de ce que peut être demain.

Au diable l’hétéronormativité semblent chuchoter nos sourires, au bucher ce qui nous lie au cistem, en larmes le monde désabouti du patriarcat qui prend feu dans la prose de Wendy Delorme et dans la poésie d’Élodie Petit et Marguerin Louvier. Douteuses, les anthologies de nos orgasmes révolutionnaires, douteux, les postulats aigris du gouvernement qui saigne de nos entailles successives.

Je vois les sourires et les petites rides au coin de nos yeux qui se plient de malice à l’idée d’être ensemble, ici, en sécurité. Nous sommes hors du monde, hors de leur monde, vivant.e.s.

Ce n’est pas le signe d’une société qui s’écroule mais bien l’indice d’une autre se bâtissant dans l’ombre de la résistance éclairée de la lumière des amours qui nous lient. Nos corps semblent dire : ne pas céder aux injonctions, ne pas se taire, ne pas garder sous silence nos ébats et nos luttes, nos nuits sans sommeil et les violences que nos corps connaissent beaucoup trop bien.

Ici se rassemblent ceux et celles qui se sont connus en ligne. Une sorte de famille Instagram se cherche et se trouve, des femmes et des hommes, trans ou cis, des personnes non-binaires, sexuels et asexuels se côtoient pour donner du sens à ce qu’on appelle « queer ». Les homosexualités et les genres discutent en silence de leurs différences et se rejoignent à demi-mots dans quelques étreintes chaleureuses.

Mon corps est seul mais je vibre à l’unisson.

Sœurs, frères, adelphes, quelque part nos corps résonnent plus fort que nous l’imaginons. Quelque part, maintenant ou bientôt, les failles au fond desquelles nous plongeons parfois et les plaines sur lesquelles nous dansons se colorent de nos joies et tremblent au rythme du sang qui bat dans nos veines.

Il est impossible de ne pas sentir, impossible de ne pas croire qu’autre chose que le réel étriqué existe.

Entre deux bouffées d’une cigarette trop âcre pour ma gorge, je pose ici les mots d’un espoir sous-tendu malgré moi par une tristesse immense : nous sommes ici mais ailleurs, loin, hors des frontières de ce lieu, des lieux que nos corps constituent, Paris, France, près d’ici et loin de là, nous n’existons que dans les imaginaires malgré nos vies qui se débattent.


Alors, faire en sorte d’être vu.e.s, entendu.e.s, reconnu.e.s, célébré.e.s, aimé.e.s.

Être compris.e.s importe peu, nous sommes autre, bizarres, ensemble.

Il y a un peu plus de cinquante ans de cela, Christopher Street, NY, Marsha P. Johnson et Sylvia Rivera lançaient les premiers pavés sur les flics. Bien plus tard, nous apparaissons unis dans une gratitude qui se tait trop souvent pour les femmes trans racisées qui ont fondé nos luttes actuelles. En groupe ou en solitaire, ne pas taire la déférence que nous devons à toustes ceux et celles qui ont semé les graines de nos libérations.

Comment ne pas avoir conscience que le futur est incertain quand nos droits sont menacés ? Comment oublier ce que se disent ceux et celles qui décident dans l’hémicycle de l’avenir des parentalités queer ? Comment ne pas sentir le poids du doute et celui des colères que portent nos corps ?

Le brouhaha que nous formons ensemble tisse la toile de nos humanités désobéissantes, les rires qui s’échappent de nos gorges soignent les plaies encore chaudes des deuils que nous avons traversés.

Ne pas tomber, ne pas céder, tenir debout sur les scènes et sur les bancs publics, s’embrasser à pleine bouche aux yeux du monde ouverts sur nos identités plurielles, complexes de leurs possibilités de renouveau. Le queer est un éternel printemps, constamment bourgeonnant, toujours porté par le dégel et le vent de l’océan dans nos cheveux aux histoires innombrables.

L’histoire que nous racontons aujourd’hui n’a jamais été racontée, elle existe parce que nous existons, par nos paroles et par nos confessions, par nos images et par nos rédemptions timides, par nos désirs mélangés, par nos yeux maquillés et nos chahuts libérés. Une fois de plus, je nous observe, décalée, et je ne peux m’empêcher de nous aimer comme une famille qui ne s’est dite ainsi – pas besoin – c’est ainsi que nous sommes et c’est ainsi que nous serons : uni.e.s dans la lutte tout comme dans l’allégresse, parfois divisés dans des espaces de dialogue qui s’excluent mutuellement.

La chute des queer n’aura pas lieu parce que nous ne tomberons pas. Solidement ancré.e.s sur des sols fertiles, nous savons ce que le reste du monde ne veut pas voir : l’humanité est non-binaire, elle s’étend bien au-delà de deux genres distincts et le répéter n’est pas inutile. Le répéter c’est l’affirmer pour ceux et celles qui ne le croient pas et qui minimisent la valeur de nos existences, de nos amours et de nos sexualités. Encore – le répéter pour affirmer que ceux et celles qui meurent assassinés ou de désespoir auraient pu vivre, que les enfants de notre famille seront protégés et accueillis, que nous arroserons les terreaux et que nous prendrons soin à réparer les ruines des corps colonisés, ensemble –

QUEER –

Ici, comme nous brulons, les un.e.s avec les autres, des pétales qui s’envolent et décorent nos espoirs des effluves de nos révolutions. Les cicatrices invisibles occupant les cœurs queer tracent les frontières poreuses des nouveaux mondes que nous imaginons déjà. Au cœur de nos flammes et au fond de nos braises, nous éclairons le monde, une PMA à la fois.

Corps hors-normes, corps sous et dessous les normes, par-delà les espaces de contrôle et de mort –

Imaginer demain par le présent incarné ici : queer(s)/révolutionnaires/résistants.

Alizée Pichot

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