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Pomeyrolles ou Le cimetière de femmes

Alizée Pichot

L’histoire qu’elle s’apprête raconter aux psychiatres qui la regardent dans le blanc des yeux est une histoire de sorcières, elle le sait très bien. Il faut faire attention, il ne faut pas tout dire. Après tout, c’est à cause d’un homme qu’elle est ici, un homme sombre aux pulsions malveillantes.

En arrivant à Marseille, elle le savait, on l’avait prévenu : la sorcellerie existe et les sorcières pratiquent, elles observent, il faut rester discrète. Quand elle avait senti les premiers signes de magie noire agir sur son corps, elle avait lutté, elle avait cherché des explications rationnelles, elle avait tenté d’éloigner le danger avec des rituels que lui avaient appris ses tantes et sa grand-mère. Puis, elle avait voulu fuir la ville.

La sorcière dont nous racontons l’histoire ici a de la chance d’être vivante car elle ne maîtrisa ni sa magie, ni sa puissance dans une ville au chaos millénaire. En pleine tourmente seulement elle apprit comme faire don de ses sens et comment faire sens de ses dons. Là, devant un public de médecins, il allait faire attention pour raconter l’histoire. Les psys comme les flics, la rue comme la prison.

En face d’elle, les trois visages blanchis par la lumière attendent. Notre sorcière doit respirer, elle doit remplir grand son ventre d’air pour raconter l’horreur d’une nuit dans le plus grand cimetière de femmes de France. Elle respire puis elle commence par raconter l’ouverture du cauchemar. On lui demande logiquement, avec les précautions du médical : « Où-étiez vous cette nuit mademoiselle ? ». Elle ouvre grand ses yeux ourlés de cils très noirs et très fournis et leur dit : « Mesdames, cette nuit j’ai dû fuir un homme qui a tenté de m’assassiner, dans ma fuite j’ai rejoint le quartier de Pomeyrolles dans lequel de nombreuses femmes meurent».

Elle sentait la pisse arrivée par la peur au milieu du chaos et mentait car elle ne pouvait pas raconter le réel. Elle ne pouvait dire les cris des femmes entendus par-delà les murs des maisons, les confidences de celles qui passèrent à ses côtés dans la rue mais qui ne dirent rien face à son allure décharnée. Ce qu’elle devait dire aux femmes aux blouses blanches c’était la violence de l’homme.

Les médecins insistent. « Où-étiez vous avant d’arriver ici mademoiselle ? ». Dans leurs voix elle entend la mort, la gêne, elle sent qu’à leurs yeux elle est complètement folle. Elle profite de ces heures avant d’être internée – car elles la garderont, c’est une certitude – pour dire une dernière fois ce qui ne s’oubliera à jamais.

« J’ai passé la nuit à tourner en rond dans le plus grand cimetière de femmes au monde. Cela fait des siècles que des femmes se font assassiner dans les rues, dans les maisons, dans les sous-sols miteux de Pomeyrolles. Dans ce quartier depuis quatre cents ans vivent les héritiers d’un grand seigneur tortionnaire. Les femmes sont enterrées dans les jardins, leurs eaux composent des sculptures et les hommes y sont des sorciers. Quelle sorte de magie ils pratiquent je ne le sais pas, mais je les ai sentis et j’ai rencontré les fantômes de celles qui n’ont jamais pu raconter. »

Les femmes ne bougent pas, elles pensent à leur science certainement, et plus aux femmes sédatées qui meurent lentement dans les couloirs de leur hôpital. Notre sorcière quant à elle, suinte du souvenir de la boucle tournante à l’intérieur de sa tête, les pieds incapables de bouger dans ses rues qui se ressemblaient toutes. Au cœur de la tempête, elle se souvient de l’appel des sorcières de Port-Pin comme soufflé par le vent. « Voilà le sort des femmes, tu dois le connaître ». Une injonction, un souffle, une possible compréhension de l’extrême violence. Ce qu’elle ne dit pas aux femmes qui pensent « malade » c’est que c’est un sorcier de Port-Pin qui lui a jeté le sort de l’errance. Rencontré au hasard du minuit Marseillais, il l’avait séduit pour qu’elle monte dans sa voiture. La jeune sorcière était montée puis avait compris que l’homme était dangereux. Garés sur un parking aux abords de Pomeyrolles,  il avait sorti son sexe et son couteau – un grand d’arrêt ouvert en grand – pour la menacer – de quoi, elle ne saura jamais vraiment.

Sorcière, femme ou les deux, elle avait brisé la vitre avec son coude pour s’extraire du véhicule et s’enfuir en courant. Soudain, tout avait fait sens dans sa tête, elle avait couru, marché, le plus loin possible pour comprendre ce dont les sorcières avaient tenté de la protéger. Arrivée à Pomeyrolles, la leçon s’était avérée claire lorsqu’elle avait du faire appel à sa force profonde, la force transmise de mère en fille, la force qui grandit aux côtés des autres femmes, la force qui délivre de l’emprise des hommes mais ouvre aussi à toute la vérité du génocide sexiste entre les mains de ceux qui cèdent à l’impulsion.

Nue désormais, dans son lit d’hôpital, la sorcière murmure des lettres pieuses pour l’univers, espérant que ses sœurs l’entendent, ultime plainte sorore d’une échappée lunaire.

Alizée Pichot

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